Mercredi 21 novembre 2007 3 21 /11 /Nov /2007 14:31

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Lundi 19 novembre, 14h00, cimetière de Maisons-Alfort.
Engoncé dans mon costume noir, les pieds meurtris par des chaussures trop neuves, je descends de ma voiture.
« Elle » arrive.
« Elle », c’est WoôManh.
WoôManh, c’est ma marraine, chez les « polardeux ».
WoôManh, c’est son nom de plume.
Brève étreinte, empreinte d’émotion.
Quelques mots échangés…
Nous venons rendre un dernier hommage à Jacky Pop, son grand écrivain de compagnon qui vient de nous quitter brutalement.
Elle est vêtue de cuir.
Des pieds à la tête.
Sobre et classe.
Ses longs cheveux d’or et d’argent s’attardent un instant sur mon épaule.
Je dois contenir mes larmes.
« C’est pas le moment bordel ! »
D’une voix de fausset, je lui demande si « ça va aller ? ».
Elle sourit triste.
Oui.
Elle va assurer, comme toujours…
La camionnette aux couleurs de l’au-revoir arrive.
Nous sommes des dizaines.
Familles, amis, auteurs, éditeurs, copains, connaissances…
Grappes éparses et grelottantes à nous aligner derrière le véhicule.
Nous remontons la longue allée goudronnée d’un pas mécanique et discipliné.
Le soleil se risque à nous adresser un rayon solidaire au milieu de la grisaille et du froid ambiant.
Le véhicule s’arrête.
Un type ouvre les portes et nous fait découvrir, trônant au milieu d’une montagne de fleurs, une urne pyramidale marquée :
« Jacky Paupe / 1949 -2007 ».
Les larmes reviennent au galop.
Tout le monde se fige.
On y est.
Et là, Woomanh se retourne face à nous, et dégaine un livre de son sac à mains.
Le geste est vif et énergique.
Comme un flingue, pour abattre le chagrin.
C’est « Androzone », une des œuvres phares de Jacky.
 
Elle se dresse, belle et digne.
Fragile silhouette, fine comme une brindille.
Elle a choisi l’extrait du « passage de l’autre côté du miroir ».
 
Le silence se fait.
Elle se lance sans l’ombre d’une hésitation.
Comme un bras d’honneur à la garce de Faucheuse.
La voix ne tremble pas.
Elle est posée, claire et chaleureuse.
Ça raconte la fin d’un homme.
Avec les mots de Jacky.
Elle tient le coup, jusqu’au bout.
Sans faiblir.
Quelle force ! Quelle énergie ! Quelle dignité ! Quelle pudeur !
Tous les yeux se mettent à rougir. Les larmes coulent.
Je ne sais pas comment j’arrive encore à me tenir debout. Un réflexe, sans doute.
Sa voix égrène les mots avec une conviction et une détermination qui forcent le respect le plus absolu.
Ça y est, putain ! Mes yeux recommencent à « transpirer » !
La bise coupante brûle mes joues sur les trajectoires de ces deux filets d’eau salée qui ne s’arrêtent plus.
Elle a tenu jusqu’au bout.
L’admiration générale est palpable.
L’émotion aussi…
Nous défilons pour saluer cette pyramide de bois ouvragé.
Chacun murmure un sincère « Au revoir « mon » Jacky ».
Chacun avec sa propre histoire partagée avec lui.
La cérémonie s’achève.
D’un pas traînant nous quittons le cimetière en groupes disparates.
Moi, je suis tout seul.
Mais je m’en fous.
Je n’ai même plus froid.
« Putain ! Quel bel hommage ! Quelle puissance ! Sacré brin de femme ! »
Ces quelques mots tournent dans ma tête, tandis que je regarde les immeubles alentours qui nous contemplent de leurs fenêtres blasées.
Pourquoi tout est gris ?
Je ressors de l’enceinte, bouleversé par ma Woô.
Je l’attends.
Elle sort.
Elle tient encore le livre dans ses mains.
Je lui adresse un vague sourire que j’espère le plus réconfortant possible.
Elle approche.
Je la félicite gauchement : « C’était très beau, Woô ! ».
A nouveau, elle sourit triste.
Elle me montre l’ouvrage et me demande simplement :
« Tu ne l’as pas celui-là ? »
Je reconnais que non, avec une pointe de honte, d’ailleurs…
Alors, elle me le tend…
Me l’offre avec un naturel, une simplicité et une gentillesse qui me bouleverse deux fois plus et me dit :
« Désolé, il est gribouillé ! ».
En fait, un mince trait rouge définit la zone qu’elle nous a lue.
La stupéfaction me submerge.
Je bredouille un « merci… t’es… sûre ? »
Elle hoche la tête avec force.
Je sens que je vais craquer pour de bon.
Je mobilise toutes mes forces pour essayer de rester calme.
A mon grand étonnement, je sens que j’ai peut-être surestimé ma capacité à assurer « quoi qu’il arrive ».
La vache ! C’est trop !
Vous comprenez ?
Trop d’émotion, de respect, d’amour…
Avec un courage qui force l’admiration, elle se fend d’un chaleureux sourire.
Sincérité désarmante d’une femme remplie d’amour.
Amour si fort qu’il permet d’absorber tout le reste.
Et là, ultime délicatesse, avec une suprême dignité, une force de caractère inouïe et une classe que je n’imaginais même pas possible en un pareil moment, elle ajoute :
« Tu excuseras l’auteur, il ne peut pas te le dédicacer ! ».
J’en reste comme deux ronds de flan.
Cette fois, je vais m’écrouler, c’est sûr.
Intérieurement je me colle une tonne de coups de pieds au cul pour ne pas broncher.
Je suis à la limite de la limite.
Tenir, il faut encore tenir. Je serre les dents à m’en péter les plombages.
Je bredouille un maladroit : « t’as raison Woô, c’est comme ça qu’il faut le prendre ».
Je me sens nul. Je ne trouve pas les mots. Comme un con…
Un con bouleversé.
C’est un peu gauche et niais, mais à cet instant, j’ai la gorge tellement serrée que c’est tout ce dont je dispose en boutique…
Elle est donc même capable de « ça » !!!!!
Une pointe d’humour, histoire de dédramatiser, de ménager l’autre, de faire plaisir, ultime élan d’humanité forçant l’admiration, même à ce moment-là.
Et pourtant, c’est elle qui est en première ligne…
Elle a donc tout compris…
Elle a raison, il FAUT !
Parce que nous sommes humains.
Parce que nous sommes vivants.
Parce que nous sommes des boules d’émotion.
Son courage me fascine et me bouleverse.
Quelle leçon !
De vie, de dignité…
Il faut que je me casse super vite, maintenant.
Ça urge !
Sinon je vais éclater en sanglots, comme un con !
Comme un petit garçon qui sent que sa maman a de la peine !
Ça ne l’aiderait pas…
Je serre le bouquin entre mes doigts glacés. Mon cœur bat à cent à l’heure.
Elle me demande si je viens pour « la suite. »
La suite, c’est un rendez-vous à Paris, dans un gentil restaurant, pour un hommage à Jacky.
Comme il l’aurait voulu. Avec sa maman de 84 ans, merveilleuse de pudeur…
Et tous les autres, pour saluer l’écrivain, l’humaniste, l’homme de cœur…
 
Je m’esquive rapidos, sur un « oui, oui, d’accord, bien sûr ! » pressé.
Je lance le moteur de ma bagnole, marche arrière nerveuse, pneus crissant, dérapage sur le bitume glacé et je m’éloigne rapidement dans cette ville que je ne connais pas.
Je me colle un peu de hard-rock dans les oreilles, histoire de me secouer…
Ça tombe bien, j’ai un CD d’Iron Maiden dans le chargeur.
Je sélectionne « Wasted years », « The loneliness of the long distance runner” et “Alexander the Great” à fond dans les esgourdes.
Les vitres commencent à vibrer, tellement j’ai poussé le volume…
L’énergique voix de Bruce Dickinson me réconforte un poil, comme le coup de fil d’un pote quand le moral est à marée basse…
La basse de Steve Harris et la guitare de Dave Murray me réchauffent…
Ouf, ça y est, je peux pleurer peinard sans gêner personne…
L’image de cette fine silhouette noire, ses longs cheveux, ce visage si doux, au milieu des rafales du vent de la douleur, nous lisant ces mots avec tout le courage et l’énergie du monde ne me quitte pas.
Elle est gravée dans ma mémoire pour l’éternité.
Le ruban d’asphalte défile sous mes roues, et je ne le vois pas.
Je manque de m’emplafonner une camionnette…
« Doucement, mec ! Tu vas te gaufrer ! ».
D’un geste rageur, je torche mes yeux du revers de la main.
Je reviens sur terre et tâche de me concentrer un peu sur ma conduite.
Mon Dieu, qu’elle était belle !
Mon Dieu qu’elle était digne !
Mon Dieu, comme je l’admire !
 
« Jacky, toi qui nous regarde de là-haut, tu peux être fier de ta femme ! »
 
Nous en bas, nous le sommes tous…
WoôManh, je t’aime ma marraine, pour l’éternité…
 
Pascal Candia
Par Pascal Candia
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